La barrière Nadar (barrière utilisée pour tenir la foule à distance)
d’après Félix Tournachon dit Nadar (1820-1910, aventurier, caricaturiste, écrivain, photographe, voyageur en ballon français)
En 1900, soit 36 ans après son aventure à Bruxelles, où l’on utilisa des barrières pour tenir la foule à distance, Nadar (qui avait 80 ans à l’époque) écrivit une lettre au journal ‘Le petit bleu du matin’ pour confirmer qu’il n’avait rien à voir avec l’appellation ‘barrière Nadar’: “Veuillez comprendre combien cela pèse sur quelqu’un d’être considéré à perpétuité comme le parrain d’une barrière, surtout si cette personne a toujours rejeté l’utilisation de quelle barrière que ce soit. Laissez-moi au moins l’occasion de protester contre ce baptême forcé.”
En 1863, Nadar (pseudonyme de Félix Tournachon) fonda la ‘Société d’encouragement de la navigation aérienne au moyen du plus lourd que l’air’. Comme premier photographe aérien au monde, Nadar était devenu un spécialiste du vol en ballon. Il eut l’idée qu’un ballon ne serait manœuvrable qu’à condition qu’il soit plus lourd que l’air. Nadar était convaincu qu’il devrait finalement “renoncer à croire en l’invention sublime et en même temps exécrable des frères Montgolfier”. Afin de rassembler des fonds pour financer ses expériences, il fit construire (quel paradoxe!) un immense ballon, Le Géant, haut de 40 mètres et contenant 6.000m³ de gaz. Nadar: “Les ascensions partout au monde de cet énorme ballon devaient aider à remplir la caisse de notre société. Chaque capitale, chaque grande ville, devrait contribuer à payer les coûts de l’aéronautique future.”
Le 4 octobre 1863, le premier vol du Géant eut lieu à Paris avec 13 personnes à bord. L’empereur Napoléon III vint saluer le départ du ballon. Le ballon se mit assez rapidement à perdre de la hauteur et atterrit à Meaux, à moins de 100 kilomètres de Paris. Nadar repartit le 18 octobre. Sa femme tint à l’accompagner. Dans les environs de Hannovre, le ballon s’écrasa au sol et fut entraîné très longtemps par le vent. Nadar et son épouse furent grièvement blessés. Nouvel essai le 14 septembre 1864 à Amsterdam, “dans la prairie du docteur Sarphati, derrière l’usine de gaz”, avec comme passager Tersteeg, un journaliste amstellodamois. Une heure plus tard, l’atterrissage avait déjà eu lieu dans les polders près de Haarlem. La quatrième ascension eut lieu à Bruxelles le 26 septembre 1864, à la Porte de Schaerbeek, près du Botanique. Le roi Léopold Ier était présent. Le dialogue entre les deux hommes est devenu légendaire. Le roi demanda en riant: “Est-ce vrai que vous êtes contre la monarchie?” Nadar: “Et vous-même, Sire?” Le roi aurait alors répondu: “Ma profession ne me l’autorise guère!” Parce qu’il est très dangereux de se trouver trop près du ballon et parce que la foule était parfois assez envahissante (à Paris il était question de 250.000 personnes présentes), un certain périmètre autour du ballon fut délimité avec des barrières faciles à déplacer. Le lendemain, la presse bruxelloise parlait déjà de ‘barrières nadar’. Aujourd’hui, l’expression est toujours considérée comme un belgicisme.
Comme lors des vols précédents, Le Géant de Nadar ne partit pas pour l’Autriche ou la Turquie, comme il l’avait espéré, mais atterrit la nuit suivante dans les environs d’Ypres. Toute cette aventure se solda finalement par un fiasco. Bien que, selon ses propres dires, les ‘barrières’ soient à chaque occasion assaillies par la foule, et qu’il ait donc gagné beaucoup d’argent, son aventure en ballon se termina par des dettes. Sans le faire exprès, il souligna donc l’importance des moyens de transport plus lourds que l’air.
Pendant le siège de Paris par les Allemands en 1870-1871, il dut encore une fois déployer ses connaissances de la navigation en ballon. En tant que chef d’une compagnie d’aérostiers, il fit s’envoler des ballons afin de forcer les lignes ennemies. Les ballons permettaient également de surveiller l’ennemi, d’établir des relevés cartographiques et également d’acheminer du courrier. Au total, les ballons transportèrent 11 tonnes de courrier, soit 2,5 millions de lettres.
En 1900, Nadar publia son autobiographie ‘Quand j’étais photographe’. Durant sa vie, il eut tellement d’occupations différentes qu’un jour, quelqu’un qui ne le connaissait pas personnellement affirma qu’il existait tout un régiment de Nadar: un aéronaute, un photographe, un écrivain et un caricaturiste. Aujourd’hui, Nadar est certainement reconnu comme un des plus grands, sinon le plus grand photographe du 19e siècle. “Le géant aux bras et jambes interminables, au torse robuste, aux cheveux rouges et aux yeux vifs, intelligents et étincelants” photographia tous les artistes célèbres qui résidaient à l’époque à Paris. Ses portraits étaient vraiment d’une qualité artistique exceptionnelle. Son copain Jules Verne l’immortalisa dans le personnage d’Ardan dans ‘De la Terre à la Lune’ (1865). Baudelaire écrivit: “Nadar, c’est la plus étonnante expression de vitalité. Adrien Tournachon me disait que son frère Félix avait tous les viscères en double.”
Plusieurs années après son passage à Bruxelles, on trouvait encore au menu de nombreux restaurants une ‘omelette géante Nadar’ ou une ‘crêpe géante Nadar’. Lors de la ‘Commune de Paris’ en 1871, Nadar prit parti pour les communards. Lorsque, en 1874, un groupe de peintres fut refusé par le Salon officiel, Nadar mit son atelier à leur disposition: ce fut la première exposition des impressionnistes. Une nouvelle fois, Nadar avait fait honneur à sa réputation d’adversaire de toute forme d’exclusion. Il mourut le 15 mars 1910, trois semaines avant son quatre-vingt-dixième anniversaire, dans la seule compagnie de ses chiens et de ses chats. Il fut enterré au Cimetière du Père-Lachaise à Paris.